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L’organisation ancienne de l’armée vietnamienne

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Le Viêt-Nam et son peuple se sont distingués dans le passé et le présent par sa faculté à s'auto défendre face au danger d'une invasion étrangère.

Cette affirmation désigne, il est vrai tout aussi bien les autres "nations" mondiales ; mais dans le cas viêtnamien, elle tient une place particulière, voir marginale. En effet, dans l'histoire des hommes et de leurs relations avec leurs semblables, le Viêt-Nam a toujours été en Asie, un pôle de convoitise tant au niveau commercial que stratégique attisant la "rapacité" de la Chine ou plus récemment de la France au cours des impérialismes coloniaux ; Aussi, on ne peut s'étonner d'observer que depuis 214 avant Jésus-Christ (date des premières invasions chinoises) jusque vers 1979 (dernier conflit avec la Chine), le Viêt-Nam a connu de nombreuses guerres d'invasion, d'occupation et de libéralisation nationale.

Toutes ces guerres confondues équivalent, (si l'on s'abaisse à traduire mathématiquement le temps), à près de 56% de l'histoire du Viêt-Nam jusqu'à aujourd'hui.

Pourquoi autant de conflits armés ?

Depuis la plus haute antiquité, la Péninsule indochinoise a joué un rôle de premier plan dans les migrations et le commerce entre la Chine et l'Inde, d'où le nom d'Indo-Chine que le géographe danois Konrad Malte-Brun (1) (1775-1826) lui donna dans son "Précis de Géographie Universelle". A la croisée des échanges, le Viêt-Nam a toujours disposé de richesses ; déjà du temps du royaume de Phu-Nam (2) au 1er-6ème siècle après Jésus-Christ, le port d'Oc-Eo près de l'embouchure du Mékong, entretenait un commerce florissant avec des ports du golfe de Siam, de Chine, d'Indonésie, de Perse et même de Méditerranée. En échange de matières précieuses tels que le jade, les bijoux et les bronzes chinois, Oc-Eo exportait pour sa part, de l'or, de l'argent, des lapis-lazuli, de la soie, du coton, de la nacre, du bois de santal, de l'ivoire et de la corne de rhinocéros provenant essentiellement du territoire viêtnamien. On comprend donc pourquoi sa position stratégique en Asie du Sud-Est alliée à ses richesses réelles ou potentielles, lui ont valu l'attention permanente des grandes puissances tout au long de son histoire telle que la Chine ou les Etats Occidentaux, et ce souvent au détriment de son indépendance ; Mais également des puissances régionales asiatiques comme le Champa (3), le Siam (4), le royaume d'Angkor (5) ou encore le Laos (6), qui ont favorisé la formation du Viêt-Nam tel qu'on le conçoit aujourd'hui, c'est-à-dire en tant que nation.

Les rivalités intra indochinoises ont favorisé l'expansion de l'ancien Dai Viêt (7) de 939, vers le Nord-Ouest mais surtout vers le Sud sur le Champa. En 939, le Dai Viêt composé du "Tonkin" des Français et d'une mince bande côtière coincée entre la mer de Chine et la cordillère annamite et dont la limite est la ville de Hoanh-Son, était constamment harcelé par les Chams du Sud, navigateurs et corsaires redoutables, qui plus est d'appartenance hindouiste. On assiste alors à un fait considérable : "la rencontre de la culture chinoise et de sa rivale indienne sur le sol d'Annam" (8), dont l'aboutissement direct sera, au prix de nombreuses guerres survenues entre 1069 et 1697, la suppression totale et l'incorporation du Champa au Dai Viêt.

Dans la seconde moitié du 18e siècle, continuant sur leur lancée, les Viêtnamiens enlèveront lambeau par lambeau la Basse-Cochinchine (9) au Cambodge et placeront le reste de son territoire sous leur protectorat en 1807. Ainsi sous le règne de Minh-Mang (1820-1840), l'expansion du Dai Viêt au Nord-Ouest sur le Laos et au Sud sur le Champa et le Cambodge est atteinte ; en effet, le Viêt-Nam ou plutôt l'empire viêtnamien comprend outre les protectorats du Cambodge, du royaume de Champassak (10) et de Luang Pra Bang (11), les territoires laotiens de Cam Lo, Lac Bien, Trân Dinh, Trân Tinh, Trân Trân, et Trân Ninh jouxtant le Mékong et enfin, les territoires cambodgiens jusque à la limite supérieur du Grand Lac.

Mais avant de devenir ce qu'il est sous le règne de Minh Mang, le Viêt-Nam s'est longtemps limité au Tonkin et à une mince bordure côtière, s'allongeant peu à peu au fil des siècles. Il partageait déjà à cette époque, près de 1150 km de frontières avec la Chine au Nord et près de 750 km avec le Laos ; ce qui explique pourquoi l'essentiel des invasions qu'il eut à subir des Laotiens, des Chinois jusqu'en 1789 ou encore des Siamois pour 1834 le furent par voie terrestre. Le Viêt-Nam, une histoire d'invasion, de guerres, de convoitises… mais au bilan un pays en perpétuelle résistance voire en perpétuelle expansion ; comment peut-on expliquer ce fait historique, si ce n'est au travers des réalités géographiques et humaines ?

En ce qui concerne réalités géographiques, le Viêt-Nam jouit d'une étonnante diversité physique. Le nord du pays est caractérisé par des chaînes de montagnes entaillées de profondes vallées, dont la principale est celle du Fleuve Rouge (Song Hong). D'autre part, près de la frontière chinoise, à la limite des provinces de Hoang Lien Son et de Lai Chau, se trouvent les plus hauts sommets du pays comme le Fan Si Pan (3096m) et le Pu Si Long (3076m). Aux régions de haute, et de moyenne montagne, faiblement peuplées, s'opposent les plaines du Cao Bang, Lang Son et Vinh Yen, irriguées par le Lo, le Chay, le Cau, le Luc Nam et le Ky Cung, ainsi que l'immense delta du fleuve rouge, où vivent les 9/10e de la population du Nord Viêt-Nam. Le fleuve rouge qui prend sa source dans la province chinoise du Yunnan puis coule dans le Nord du Viêt-Nam avant de se jeter dans le golfe du Tonkin est l'axe stratégique de première importance avec celui de Lang Son-Hanoi, d'une manière où il conduit directement à la capitale ; On comprend pour quelles raisons cette entaille géologique fut une voie traditionnelle des invasions chinoises. Couplés au Fleuve Rouge, deux affluents, le Song Lo (la rivière claire) et le Song Da (la rivière noire) constitue avec l'axe principal un réseau fluvial ramifié, à la fois axe de communication, rempart naturel mais également voie de pénétration par la Mer de Chine.

Le Viêt-Nam central ou Annam, forme une longue bande convexe ponctuée de petites plaines coincées entre la Mer de Chine et les hauts plateaux du Truong Song (Cordillère Annamite) culminant à 2600m au Ngoc Linh. Cette région se caractérise sur sa façade littorale, par un cordon de dunes et de lagons, et à l'Ouest, par des terrasses formées d'anciens dépôts alluvionnaires. Enfin au sud, le Mékong ou Cuu Long Giang (Fleuve des Neuf Dragons) est le second plus long fleuve d'Asie avec 4200 km de long. Il prend sa source au Tibet, traverse la Chine, longe la Birmanie, le Laos et la Thaïlande, coule ensuite au Cambodge avant de pénétrer dans le sud du Viêt-Nam et de se jeter dans la Mer de Chine Méridionale.

On l'aura compris : au niveau géographique, le Viêt-Nam est un pays d'eau mais aussi un pays de montagnes et de forêts qui recouvrent plus des trois quart de son territoire ; il va donc sans dire que son climat tout à la fois comprend des caractéristiques équatoriales voire tropicales. De fait la chaleur au Viêt-nam est particulièrement humide et, par suite, lourde et accablante. Le degré hygrométrique atteint parfois 80 en Cochinchine, 92 au Tonkin. De plus, les nuits sont presque aussi chaudes que les jours, ce qui rend le sommeil et le repos difficiles, sauf dans les régions côtières du sud Annam, où les brises nocturnes rafraîchissent la température. Toutes ces réalités vont à l'encontre d'une armée en campagne habituée à un terrain propre ; en effet les forêts et montagnes ralentissent sa marche ou sont propices aux embuscades, les fleuves sont des remparts difficiles à franchir d'autant plus que la rive adverse est truffée de pièges et n'oublions pas le climat humide qui favorise toute sortes de maladies épidémiques ou contagieuses telles que le choléra, la variole, la peste, la malaria, la lèpre, les maladies des yeux ou encore la gale…C'est ainsi que les Français perdirent prés de 60% de leurs hommes lors des campagnes de 1858-1884 (12).

Quoi qu'il en soit la géographie du pays aussi difficile soit elle n'interdit pas à elle seule, son occupation par une armée étrangère ; il faut lui adjoindre un peuple qui a la volonté de défendre sa terre. Or dans le cas du Viêt-Nam, le rapport de force démographique sera toujours en sa défaveur, surtout vis à vis de la Chine. Laissons donc Nguyên Trai, grand lettré viêtnamien du XVe siècle, fournir l'explication de la réalité viêtnamienne : "Plus la menace extérieure se fait pressante, plus elle commande la paix à l'intérieur de nos frontières. La force ou la faiblesse d'une armée ne dépendent nullement du nombre mais s'inspirent des grandes vertus d'humanité et de justice. Ainsi nous l'ont enseigné le roi moine et le généralissime Trân Hung Dao. Qui possède l'humanité peut s'appuyer sur la faiblesse pour subjuguer la force. Celui qu'anime la justice peut opposer un petit nombre au plus grand nombre" (13). Dans ce perpétuel déséquilibre des forces, le Viêt-Nam s'est construit par la force, atteignant son apogée territorial et militaire sous Minh-Mang, il est bel et bien un Empire… qui fut au demeurant admiré des Français au point que l'idée d'une Indochine pointe "appui-spatialement" parlant, sur le territoire viêtnamien de Gia-Long.

La méthode de travail utilisée a été fonction des ouvrages et des sources disponibles. La principale préoccupation a été de cerner toutes les caractéristiques de l'art militaire viêtnamien, non pas du point de vue européen mais du point de vue asiatique. De nombreuses difficultés se sont dévoilées dès les premiers temps comme la différence de pensée et de stratégie comparé au cartésianisme européen, et surtout, l'ignorance du monde asiatique dans ses croyances et son histoire. En effet, comment peut-on étudier l'évolution d'une armée et sa science militaire sans maîtriser les croyances de l'homme asiatique ou encore les principes antiques de la guerre du chinois Sun-Tzu (17) ou tout simplement l'histoire du pays étudié. Dans cette quête de la connaissance du Viêt-Nam, la bibliothèque spécialisé à l'Université de Nice, le fond A.S.E.M.I. a été un atout des plus appréciables. Je ne pourrai citer pour l'approche de l'histoire du Viêt-Nam et le fonctionnement de sa société, que les deux livres de Huard (18) et de Lê Thanh Koi (19). Si ces deux ouvrages montrent les interactions de l'armée dans l'histoire du pays, ils ne constituent cependant qu'une introduction au sujet. Pour l'étude de l'armée contemporaine, la collection du Bulletin des Amis du Vieux Huê (B.A.V.H.) daté de 1890 a nos jours, présente au fond A.S.E.M.I. ; nous livre de précieuses informations sur les fortifications, la marine, les éléphants de guerre, l'armée ou encore l'artillerie.

Par contre il est impossible de trouver dans l'ensemble des manuels du fond A.S.E.M.I des informations concernant la géomancie antique (20) ou encore des descriptions d'aventures d'européens des 17° et 18° siècles. La consultation des ouvrages de la bibliothèque de l'Ecole Française d'Extrême-Orient (E.F.E.O.) à Paris, nous livre de précieuses sources complémentaires, sans lesquelles cette étude serait irréalisable. L'article de Dumoutier, parue dans la revue indochinoise de 1915 sur "l'astrologie appliquée à l'art militaire", nous fournit les croyances animistes de l'armée viêtnamienne qui rappelle quelque peu les augures de la légion romaine ; tandis que le récit de Dampier dans son "Voyage autour du monde", nous livre de précieux renseignements sur l'armée des 17° et 18° siècles.

Pour compléter cette étude sur l'art militaire, des ouvrages littéraires tout aussi importants, ont été consultés pour aborder l'originalité de la science militaire viêtnamienne . Celle-ci est née dans son grand principe "Etat-Peuple" des pensées des grands généraux anciens et contemporains (Tran Hung Dao, Nguyên Trai, Giap…), compilées dans de nombreux ouvrages : il s'agit pour les auteurs anciens du recueil de "l'Anthologie de la littérature viêtnamienne" (21) ; pour Giap, de "la Guerre de libération nationale" (22). Pour terminer cette orientation bibliographique, je citerai le livre de madame Yveline Féray "Dix mille printemps" (23) qui outre le fait de présenter la vie du célèbre lettré Nguyên Trai et ses interactions avec le principe "Peuple-Etat", nous dresse aussi, un magnifique tableau vivant de la société viêtnamienne du 16° siècle.

Le plan adopté est un plan thématique et non chronologique portant sur le concept d'art militaire viêtnamien. L'art militaire ou science militaire est une notion vague qui désigne tout à la fois l'armée, la stratégie, la guerre, le commandement… et qui dans le cas de ce mémoire concerne une période de neuf cents ans. Un plan chronologique, outre le fait de s'avérer trop terre à terre, ne permet pas de cerner tous les aspects propre à l'art militaire viêtnamien, d'autant plus qu'il est éternel puisque la science militaire viêtnamienne des années 1970 (24), demeure dans ses grandes lignes équivalente à celle de notre étude.

Le but de cette étude est de montrer la dualité sur laquelle repose l'art militaire viêtnamien : l'armée professionnelle de l'état et le peuple. Cette dualité n'est pas toujours effective et n'intervient que lorsque certaines conditions sont réunies. Dans le cadre des guerres opposant l'Etat viêtnamien au Champa à l'époque féodale, qui ne nécessitait que la confrontation d'armées régulières, le sort du conflit était généralement hasardeux pour le Viêt-Nam. De même lorsque le peuple s'oppose à l'invasion étrangère et qui plus est française, en 1858, sans le soutien de l'armée gouvernementale, la résistance s'étiole malgré de grands chefs (25). Quoiqu'il en soit, lorsque le pays est menacé dans son indépendance, "le peuple uni comme un seul homme se lève de façon consciente et de lui-même contre les agresseurs étrangers" (26) de concert avec l'armée régulière.


L'organisation de l'armée

Lorsqu'en 1883 la France prend Huê, une image (1) représentant l'assaut fait le tour des journaux de l'époque. Elle illustre les troupes de marine prenant d'assaut la citadelle de Huê, appuyées par l'artillerie navale, aux prises avec une armée annamite en déroute. Aux marins de la République attaquant en ordre, baïonnettes en avant guidés par l'étendard français brandi par un officier l'épée à la main, s'opposent les fantassins annamites vêtus de pièces anglaises colorées (2), équipés de mousquets à pierre et de piques, et qui semblent totalement désemparés. Quoiqu'il en soit cette image de presse, nous dévoile à la manière d'une photographie, une part de vérité sur l'armée viêtnamienne et sur son équipement au 19e siècle (Artillerie, armement, uniformes).

Cette image encensant notre armée coloniale aux dépens des fantassins annamites aurait certainement plu aux lettrés viêtnamiens qui ne cessaient, par leur prédominance dans la société, de railler les militaires dans de nombreux textes littéraires. Nous nous contenterons de citer pour exemple les deux poèmes suivants: "Caporal, je t'en prie, lâche le pan de ma tunique ! Pour que j'aille au marché, sinon je serais en retard ! En retard au marché, et avec mes légumes flétris, Avec quoi pourrais-je entretenir ma mère, avec quoi pourrais-je entretenir mes jeunes frères et mes jeunes sœurs ?"
"Autour de la taille, il noue un étui jaune, Un casque de combat sur la tête, un fusil à canon long sur l'épaule. D'une main, il tient la mèche de mise à feu, De l'autre, il serre un cimeterre à longue hampe. Le mandarin donne l'ordre d'embarquement sur la galère, Tandis que le tambour résonne sur un rythme à cinq battements, Une fois à bord, ses larmes coulent comme des gouttes de pluie."(3)

On sent dans ce poème toute la rancœur du lettré pour le militaire, mais ce soldat qui pleure sa terre, sa famille, n'est-il pas tout comme le lettré un homme attaché à son pays et à son roi. Dans la société viêtnamienne du 19ème siècle, le militaire est constamment rabaissé face au lettré et ce même au sein du gouvernement : auprès de l'Empereur, les mandarins civils siègent à sa droite et les mandarins militaires à sa gauche, de même dans les processions, viennent d'abord les mandarins civils puis les mandarins militaires. Mais malgré ce rabaissement social, l'armée tient une place prépondérante au Viêt-Nam car en tant qu'Etat conquérant, celui-ci a toujours eu une armée qui, aux grandes heures de son histoire, a été fortement organisée. En effet, comment conserver ses conquêtes, maintenir ses voisins à distance et conserver l'ordre à l'intérieur, sans une solide armée permanente, d'autant plus qu'au 19ème siècle, le Viêt-Nam est un Empire englobant le Cambodge et le Laos, et qui est en conflit avec l'empire siamois. L'armée protège l'indépendance du peuple et lorsqu'elle est menacée, le lettré s'associe au militaire pour libérer le pays, tel est l'exemple de Nguyên Trai, grand lettré du 15ème siècle, qui s'associa au chef de la résistance Lê Loi, contre les Chinois de 1408 à 1428. Il conçut une "grande stratégie pour vaincre les Ngô"(4) associant les entreprises militaires au soulèvement du peuple et à l'action pour "gagner les cœurs".

L'armée viêtnamienne du 19ème siècle remonte, du moins dans son organisation vraiment rationnelle, au règne de Dinh-Tiên-Hoàng, c'est-à-dire vers la fin du 10ème siècle, époque où ce roi, premier de la dynastie qu'il fonda, prit les armes pour refouler l'invasion chinoise. Mais pour ce qui est de l'armée en tant qu'ensemble des forces militaires d'un Etat, la première qui nous soit connue par les textes, date de l'occupation chinoise et remonte aux environs du 1er siècle de notre ère, lorsque le Tonkin d'alors, le Kiao-Tche, était gouverné par un préfet chinois du nom de Si-Kouang. Ce préfet brisa l'organisation féodale des vaincu et organisa le recrutement régulier d'une milice armée et exercée à la chinoise. C'est ainsi que forte de ce savant mélange sino-viêtnamien dans ses structures, l'armée viêtnamienne va se moderniser (équipement, art militaire, organisation) et se diversifier (art de mener la guerre, art de la guérilla) pour aboutir à un art militaire et une armée typiquement et spécifiquement viêtnamiennes, telle que celle du 19e siècle.

La stucturation de l'armée

L'armée viêtnamienne connaît sous Gia-Long sa plus grande extension, comprenant, théoriquement, 113.000 hommes et 30 bataillons d'artillerie. Par ordre de comparaison, les "gouverneurs sécessionnistes " de la fin du 18ème siècle, les Trinh et les Nguyên avaient respectivement 100 000 et 40 000 hommes. Pour anecdote, ces derniers remportèrent la victoire grâce à l'homogénéité de leurs populations, la puissance d'arrêt de leurs fortifications (citadelles de Saigon construite en 1790 par Olivier de Puymanel et de Nha Trang en 1793) et le concours des étrangers (surtout Portugais et Français).

L'armée du 19ème siècle conserve la structuration antique en deux parties, les troupes de mer et les troupes de terre, qui elles-mêmes, étaient à leur tour subdivisées en trois corps : les Vê ou garde royale, les Co' ou régiment de l'intérieur et la gendarmerie(5) ou linh-lê, composée de soldats attachés aux gouverneurs de province et chargés de la surveillance des villes, des grands chemins et des rivières. Il est difficile, vu le manque et la contradiction des sources en ce domaine de fournir l'effectif exact de ces différents corps. Mais si l'on en croit L. Bezacier qui dans son article sur "l'art et les constructions militaires annamites ", se fonde sur l'organisation militaire des 17ème et 18ème siècles et sur les écrits comparés du Père de Rhodes (missionnaire français) et du Père Tissanier pour comprendre celle du 19ème siècle, la garde royale devait s'élever sous Gia-Long à 50 000 hommes et les Co' ou garde intérieure à 60.000 hommes. On peut imaginer que parmi cet effectif, un certain pourcentage était alloué, quel que soit le corps de troupe d'origine, à la gendarmerie. A cela il nous faut ajouter l'effectif de la marine s'élevant au nombre de 15.000 matelots, soit un effectif total dépassant de peu celui annoncé plus haut avec 125.000 hommes. Nous estimons quant à nous que l'effectif de l'armée viêtnamienne devait fluctuer entre ces deux quotas selon les aléas militaires c'est à dire avec la proximité d'un conflit. Il faut savoir également que cet effectif de 125.000 hommes pouvait être doublé voir même triplé en raison de la nature de l'armée viêtnamienne telle qu'elle a été fondée en la cinquième année Thai-Binh (974) par le roi Dinh-Tiên-Hoang et conservée jusqu'au 19ème siècle. Le principe est simple et étonnamment moderne puisqu'il s'agit d'une armée nationale ayant un effectif total d'un million d'hommes. Certes, cette formidable armée n'était pas entièrement sous les drapeaux, elle n'existait que sur les registres pour former ce que nous appelons des réserves, ne laissant à la disposition du roi qu'un nombre d'hommes suffisant pour la défense rapide du territoire, en somme une armée de couverture. Ainsi nous avons affaire, tout au long de l'histoire militaire viêtnamienne, à une armée de soldats-cultivateurs. C'est ainsi que sous les Lê (15ème-fin 18ème siècle), par exemple, le service était divisé en cinq tours. Pendant que le premier tour faisait son service, les quatre autres rentraient à la campagne cultiver leurs champs, et ainsi de suite. A titre d'exemple supplémentaire, les soldats de l'armée de Gia-Long disposaient en temps de paix, de trois mois de retraite dans leurs foyers. Il se trouvait donc une grande armée sur les registres et toute prête, étant exercée, sans qu'il y ait pour cela un grand nombre d'hommes en caserne.

Les troupes coloniales françaises en ont d'ailleurs fait l 'expérience, se heurtant lors de la conquête du pays à des troupes de paysans-soldats, qui leur donnèrent autant de mal que les troupes régulières.

Pour conclure sur la structuration de l'armée, je rappellerai un fait d'actualité : les enfants soldats, recrutés très jeunes au Viêt-Nam pour être entraînés au maniement des armes comme au camp de Dac Cong(6).

L'armée en marche et les différentes tactiques adoptées

L'ordre de marche de l'armée est fonction principalement de la géographie qui l'entoure, ainsi Sun-Tzu dit : "Ceux qui ignorent les conditions géographiques - montagnes et forêts, défilés périlleux, marais et marécages - ne peuvent conduire la marche d'une armée"(7). Lê Kuan Tzu(8) conseille pour sa part : "Le chef d'armée doit à l'avance se familiariser avec les cartes de façon à connaître les passages dangereux pour les chars et pour les chariots, ceux où l'eau est trop profonde pour les véhicules, les cols des montagnes connus, les principaux fleuves, l'emplacement des hautes terres et des collines, les endroits où les joncs, les forêts et les roseaux sont luxuriants, la longueur des routes, l'importance des cités et des villes, les cités bien connues et celles qui sont abandonnées et les lieux où existent des vergers luxuriants"(9). Mais la marche de l'armée est fonction principalement des conditions climatiques, aussi ne peut-on s'étonner qu'elle n'ait lieu qu'au moment de la saison sèche (10).

Passé ce souci géostratégique, une question se pose à nous : comment était organisée l'armée viêtnamienne en marche ?

Avant de répondre à cette question, il est nécessaire de comprendre que tous les principes cités ci-dessus remontent au temps de Sun-Tzu sous les "royaumes combattants", il y a 25 siècles en Chine. L'époque des "royaumes combattants" coïncide avec la naissance des armées permanentes commandées par des officiers de carrière. Les nouvelles armées étaient composées non seulement de troupes disciplinées et bien entraînées mais encore de conscrits dont l'âge s'échelonnait entre 16 et 60 ans. Les premières formations de ce genre apparurent vers 500 avant Jésus-Christ et avec elles, les stratégies de marche, les formations de combat, la conduite de la guerre…Le temps du preux ou du chevalier (11), qui tirait son renom de ses hauts faits personnels, était révolu. Au début du 4ème siècle, la technique guerrière en Chine, était parvenue à sa maturité.

Ainsi si l'on se réfère à la formation de marche de l'armée chinoise des Han (-40 ; 87), l'armée poursuit sa route, toujours orientée dans un ordre immuable et dominateur, comme si en progressant elle regardait le sud, ainsi que fait un chef. En avant est portée la bannière de l'Oiseau Rouge (Sud), en arrière celle du Guerrier Sombre (Nord), à l'aile droite (Ouest) celle du Tigre Blanc, à l'aile gauche (Est) celle du Dragon Azuré(12). Pour ce qui est de l'armée viêtnamienne - chaque file était composée de dix hommes - l'ordonnancement qui se rapproche au mieux de l'armée chinoise est la formation de bataille en carré38. Comme je l'ai dit au début de ce paragraphe, la marche de l'armée dépendait de la géographie, en outre, elle devait certainement être en formation de bataille.

Comme l'affirme le principe militaire de base : " une armée en bataille doit être comme un serpent; si on la frappe à la tête, la queue doit immédiatement se replier pour lui porter secours; si on la frappe à la queue, la tête doit se précipiter pour sauver celle-ci"(13). L'atout majeur de la formation en carré est la protection du train de l'intendance, du général en chef, mais surtout l'aptitude de l'armée à recevoir l'ennemi de n'importe quel côté. Si cette formation ressemble trait pour trait à la formation antique chinoise, il en existe cependant une seconde qui pouvait être employée quel que soit le terrain, qu'il soit ami ou ennemi. Il s'agit du plan de bataille de Thai Luc ou Grand Extrême qui nous révèle, grâce à Dumoutier(14), l'ordonnancement de l'armée viêtnamienne : l'armée est précédée de patrouilles d'observation, si celles-ci voient de la poussière soulevée par l'ennemi, elle doivent promptement signaler ce fait au général commandant en chef. Puis avancent l'avant-garde et l'aile droite composée des six compagnies du Tigre, du Serpent, du Vent, du Principe Mâle et du Soleil (dans l'ordre de marche), suivis du corps central composé des compagnies de la Terre et du Ciel, du train des bagages et enfin, les six compagnies de l'arrière-garde avec la Lune, le Principe Femelle, le Nuage, le Moineau et le Dragon(15). La troupe en marche doit conserver ses distances ; l'avant garde, le corps central et l'arrière garde ont la même importance en terrain ennemi. Il doivent être séparés les uns des autres de 115 pas(16) en temps ordinaire, et se rapprocher jusqu'à ne former qu'une colonne quand il s'agit de franchir un passage dangereux, ils reprennent ensuite leurs distances.


L'armée en marche et les différentes tactiques adoptées (suite)

Durant la marche, chaque corps de troupe est précédé de drapeaux de cinq couleurs différentes(17) qui marchent de concert pour indiquer aux soldats les particularités de la route. Quand on rencontre des sources, on enlève le drapeau jaune, quand on est en vue d'un fleuve, on enlève le drapeau noir, quand on est en pays accidenté et forestier, on enlève le drapeau bleu, et quand on traverse des plaines incultes et couvertes de broussailles, on enlève le drapeau blanc. Ces indications sont utiles pour l'armée qui en réponse adopte l'attitude qui s'y prête : les drapeaux équivalent aux cinq terrains définis par Sun-Tzu(18). Le danger pour l'armée sur les terrains présentant des sources et donc des cours d'eau et des fleuves (drapeaux jaune et noir) est, comme l'énonce Sun-Tzu dans ses quatrième, cinquième et sixième principes(19), d'être coupée en deux au moment de la traversée du dit fleuve, par une attaque de l'ennemi. En ce cas, la solution est de traverser et de s'éloigner rapidement de l'eau afin de ne pas s'y trouver acculé. Le terrain accidenté et forestier (drapeau bleu), a été classifié comme suit par Tsao Tsao(20): "Les eaux fluviales des montagnes escarpées sont des torrents à pics". Un endroit entouré de hauteurs qui présente au centre un terrain en contrebas est appelé "puits du ciel". Lorsque franchissant des montagnes, on se retrouve dans un paysage qui ressemble à une cage couverte, c'est une " prison du ciel ". Les endroits où les troupes peuvent être prises au piège et avoir la route coupée s'appellent " filet du ciel ". Un affaiblissement du sol, c'est un "piège du ciel". Là où les gorges montagneuses sont étroites et la route effondrée sur plusieurs dizaines de pieds c'est une "crevasse du ciel". Enfin, le dernier terrain, celui des terres incultes (drapeau blanc) est caractérisé par des étangs couverts d'herbes aquatiques, parmi lesquels poussent des roseaux et des joncs ou encore par des marais salants. Le danger de ces deux types de terrains montagneux boisés et forestiers couverts de broussailles enchevêtrées est la présence possible d'embuscades ou d'espions ; aussi Sun-Tzu conseille t-il la prudence et des fouilles approfondies. Enfin quand la troupe s'engage dans une forêt, le général doit faire occuper les points culminants, et observer dans quelles directions volent les oiseaux(21). Les oiseaux, effrayés par une troupe en marche, s'enfuient toujours en avant.

La marche de l'armée est régie par la géomancie, ainsi quand une armée sort d'un camp et que le vent vient en sens contraire de sa marche, on doit s'avancer en avant de la troupe et tracer avec un couteau les deux dessins de l'amulette sur le sol, qui a le dont de faire disparaître le vent. De même, les saisons ont également une grande importance pour sortir de la citadelle ou du camp. Au printemps, on sortira du camp par la porte Est, l'homme d'avant garde sera armé d'une épée. En été, on sortira par la porte Ouest, l'homme d'avant garde sera armé d'un arc. En automne, on sortira par la porte Sud, l'homme d'avant garde sera armé d'un fusil. En hiver, on sortira par la porte Nord, l'homme d'avant garde sera armé d'une lance. Le départ de l'armée dépend aussi du jour propice choisi sur les tables rédigées à cet effet, et ce quelle que soit la saison :

  • Les jours Jiap et At, on sortira par la porte Est, les soldats seront vêtus de bleu, on invoquera le génie Thanh-Dê ou l'Empereur Bleu. · Les jours Binh et Dinh, on sortira par la porte Sud, les soldats seront vêtus de rouge, on invoquera Xich Dê ou l'Empereur Rouge.
  • Les jours Mau et Ky, on réunira d'abord les troupes au milieu du camp, on invoquera Hoang Dê ou l'Empereur Jaune, et on sortira par n'importe quelle porte ; les soldats seront vêtus de jaune.
  • Les jours Canh et Tan, on sortira par la porte Ouest, les soldats seront vêtus de blanc, et on invoquera le génie Bhac-Dê ou l'Empereur Blanc.
  • Les jours Nhâm et Qui, on sortira par la porte Nord, les soldats seront vêtus de noir, on invoquera Hâch Dê ou l'Empereur Noir.

Le général formule l'invocation : "Moi x chef d'armée chargé par le roi de conduire les troupes contre l'ennemi, je les place sous la protection de l' Empereur Jaune, je le prie de m'accorder la victoire". Après avoir prononcé ces paroles, le général doit partir immédiatement, sans tourner la tête, suivi de toute l'armée. Selon que l'armée se dirigera vers l'un des quatre points de l'horizon, le drapeau de l'avant garde sera d'une couleur différente, il sera bleu pour l'Est, rouge pour le Sud, blanc pour l'Ouest et noir pour le Nord.

Pour conclure sur la marche de l'armée, le général devait ménager ses soldats, il devait les faire reposer pendant les chaleurs, pendant les grands froids, pendant le vent et pendant la pluie.

La bataille , son déroulement et l'ordre en combat

Les opérations sur le terrain sont souvent conduites à partir de camps fortifiés provisoires(22) dont le plan est identique à celui des villes chinoises : une place enclose dans des murs de terre battue ou de simples haies de bambou qu'entoure un fossé. Le camp est une ville carrée où l'on creuse des puits, où l'on élève des foyers, qui a ses portes cardinales et qui renferme dans son enceinte, les tablettes des ancêtres et des génies du sol. Des rues et des avenues orientées Nord-Sud et Est-Ouest, fournissent les lignes de feu et de verrouillage. Au centre la bannière du commandant en chef flotte sur son état major et sur les compagnies de la terre et du ciel (sa garde personnelle), tout en étant encadrée par les compagnies de l'aile gauche et de l'aile droite.

Dans chaque camp commence une espèce de retraite qui prépare à la bataille. On cherche à percer la patience de l'ennemi, à savoir s'il est disposé à donner un gros effort, à deviner s'il a emporté de grandes provisions de grains, à voir enfin, s'il tient à remporter une victoire ou simplement à faire montre de sa force. Parfois les armées se rangent en bataille sans que ni l'une ni l'autre ne s'avancent au combat. Chacun attend le jour favorable, que ses devins épient et échangent des messages pour fixer l'heure de la rencontre.

Mais attention, de telles pratiques "courtoises" dépendent surtout de l'ennemi que l'on a en face. Si l'on voit dans l'adversaire non pas un rival mais un ennemi véritable, si on veut le déclarer hors la loi viêtnamienne(23), et le châtier comme un barbare(24), si l'on entend supprimer une dynastie périmée et novice, on envoie pour lier le combat, des braves dévoués à la mort. Tel est le rôle réservé aux amnistiés. Au contact de l'ennemi, ils devront se couper la gorge en poussant un grand cri. Une âme furieuse s'exhale de ce suicide collectif et s'attache comme un sort néfaste à l'ennemi. Cette pratique enusage à la fois chez les Viêtnamiens et les Chinois, devait cependant être peu pratiquée par son intégrisme poussé à l'extrême. Peut-on considérer les Viêts hurlants se jetant sur les barbelés des collines de Diên Bien Phu sous la mitraille des défenseurs comme une réminiscence de ces pratiques anciennes ?

Avant le combat, la première batterie de gong, commande à chacun de préparer ses armes. La seconde batterie est le signal de la réunion par compagnie, la troisième est le signal du départ. Sur le champ de bataille, l'armée viêtnamienne rangée en ordre de bataille offre un spectacle impressionnant, lorsque s'alignent les formations compactes et que claquent au vent une multitude d'étendards et de bannières richement brodés et ornés de figures de tigres, d'oiseaux, de dragons, de serpents, de phénix et de tortues, qui signalent l'état major du général et de ceux de ses lieutenants, qui commandent les ailes. Une fois alignée, l'armée en marche conserve ses distances appliquée également par l'ordre de marche, l'aile droite, le corps central et l'aile gauche ont la même importance numérique et sont séparés les uns des autres de 115 pas. Pour ce qui est de la bataille en elle-même, si celles de l'antiquité étaient des mêlées rudimentaires qui, généralement n'amenaient aucun résultat décisif, les armées modernes asiatiques dont l'armée viêtnamienne, disposaient quand à elles de différentes règles de stratégie (25) en combat, fixées par l'Empereur chinois Hoang-Dê(26) en 246 avant JC (et toujours appliquées). Celles ci sont aux nombres de sept mais sont fonction du nombre d'hommes présents dans l'armée. Les deux premières combinaisons exigent chacune la mise en ligne de 5.800 hommes, disposés comme suit :
1. Un bataillon central de mille hommes, divisé en deux compagnies qu'on appelle les compagnies du Ciel et de la Terre, soit la garde du commandant en chef. Ces compagnies se subdivisent chacune en deux sections de 250 hommes.
2. Douze compagnies de 400 hommes, dont six pour l'aile droite et six pour l'aile gauche. Ces compagnies ont chacune leur nom, celles de l'aile droite s'appellent : le Soleil, le Principe Mâle (en elles-mêmes deux compagnies), le Vent, le Serpent, le Tigre et celles de l'aile gauche : le Principe Femelle, le Nuage, le Moineau, le Dragon.

La bataille , son déroulement et l'ordre en combat (suite)

La première combinaison est le plan de bataille de Thai Cuc ou grand extrême. Au premier coup de gong de métal suivi de trois coups de tambour, les quatre sections des compagnies centrales du Ciel et de la Terre viennent se grouper autour du général, deux en avant, deux en arrière puis, à un second coup de gong de métal, les deux étendards du Ciel et de la Terre se portent à 30 pas(27) en avant du bataillon central ainsi groupé autour du chef de corps. Pour la formation des ailes, on frappe un coup de gong. Alors les compagnies du Soleil, du Principe Mâle, du Vent, du Serpent et du Tigre se placent successivement en ordre pour former l'aile droite et, les compagnies de la Lune, du Principe Femelle, du Nuage, du Serpent, du Moineau et du Dragon, se placent de même pour former l'aile gauche. C'est dans cet ordre que l'armée avance. Si l'aile droite prend la première le contact avec l'ennemi, c'est la compagnie du Tigre qui est engagée d'abord alors, la compagnie du Serpent se cache dans les herbes pour arrêter les fuyards, tandis que la compagnie du Vent se déploie pour tourner l'ennemi et l'envelopper, et que les compagnies du Principe Mâle et du Soleil se portent à droite et à gauche de la compagnie du Tigre pour l'aider dans son action. Dans le cas différent où l'aile gauche aborde l'ennemi en premier, les chose se passent exactement de la même façon pour les compagnies correspondantes de l'aile gauche tandis que, le centre doit rester immobile pour protéger le général.

De même que le premier ordre de bataille, la deuxième formation dite de Thai Cuc Hôn Nguyên obéit aux même ordres : au premier coup de gong de métal suivi de trois coups de tambour, les 500 hommes de la compagnie du Ciel prennent leur position en arrière du général, tandis que la compagnie de la Terre se porte en avant. Les compagnies du Soleil et de la Lune se placent alors à droite et à gauche du bataillon du Ciel, et forment ainsi "les deux pieds" du corps d'armée. Les compagnies du Principe Mâle et du Principe Femelle se placent de la même façon de chaque coté du bataillon de la Terre, et forment "les épaules" du corps d'armée. A un autre commandement, transmis par un coup de tambour, les compagnies du Vent, du Nuage, du Dragon et du Serpent, se placent de chaque coté et en avant du bataillon de la Terre, formant ainsi "la tête" du corps d'armée, tandis que les compagnies du Tigre et du Moineau se placent en arrière et sur les flancs du bataillon de la Terre. Dans cet ordre de bataille, si la formation de tête entre en contact avec l'ennemi, c'est la compagnie du Dragon qui est engagée en première, tandis que les compagnies du Vent et du Nuage ceinturent l'ennemi des deux cotés et que celle du Serpent s'étale pour constituer une défense linéaire. Dans un second temps, les compagnies du Principe Mâle et du Principe Femelle se portent à droite et à gauche de la compagnie du Dragon pour former une ligne de bataille. Cette configuration de bataille est équivalente pour les deux autres côtés comprenant la compagnie du Moineau et la compagnie du Tigre. Les compagnies du Ciel et de la Terre restent immobiles(28) pendant la durée des opérations.

Le troisième ordre de bataille dit du Sien-Thien ou du ciel antérieur est employé quand l'armée compte près de 7 600 hommes. La réserve centrale autour du général demeure toujours composée de 1 000 hommes, mais divisée dans ce cas précis en huit sections, les deux sections de tête arborent chacune l'étendard de la Terre portant le chiffre 10. L'aile droite et l'aile gauche sont formées chacune de quatre compagnies numérotées de 1 à 8 et appartenant toutes, à la Terre et au Ciel : soit 3 300 hommes par compagnie. Les commandements se transmettent au moyen du gong, du tambour et du porte-voix, chaque compagnie obéit au nombre de coup de gong représentant son numéro d'ordre, le tambour indique vers quel côté doit s'opérer le mouvement. De même dans cette configuration, le bataillon reste immobile, il représente la dernière ligne de défense du centre de commandement.

La bataille , son déroulement et l'ordre en combat (suite)

Le plan de bataille du Hà-Dô ou du tableau magique de Phuc Hi se caractérise quand à lui, par une armée divisée en 18 compagnies (soit 422 hommes par compagnie) qui prennent position autour du général, de façon à figurer le tableau magique de Ha-Dô(29). Trois compagnies se portent en avant du centre, trois en arrière, deux à chacune des ailes, et deux à chacun des angles du quadrilatère. Le plan de bataille de Ha-Dô constitue avec celui de Thai-Cuc, les deux formations de combat les plus avantageuse pour vaincre l'ennemi. Ces deux plans étant basés sur les grands principes génésiques(30) découverts par les anciens, et conformes aux "volontés du Ciel et de la Terre".

Le plan de bataille des huit portes à serrure d'or s'applique pour une armée de 5.000 hommes. L'armée marche sur un seul rang, le général au centre entouré d'une garde de 1.000 hommes (compagnie du Ciel et de la Terre), et comprend 20 compagnies de chacune 200 hommes, soit 4.000 hommes. Cette tactique est attribuée à Khong-Minh(31). A l'extrémité de chacune des deux ailes, les compagnies du Serpent et du Moineau doivent constituer la ligne de défense de l'armée, que ce soit sur ses flancs ou à l'avant et à l'arrière. Dans le même ordre d'idée, les compagnies du Vent et du Nuage (encerclement) situées de part et d'autre du général en chef, sont les derniers éléments lancés dans la bataille, lorsque l'armée adverse désorganisée par les attaques des 16 compagnies restantes est prête à se disloquer.

Il existe deux autres manières de former les troupes en bataille, comme le plan par mouvement oblique des ailes ou encore le plan en carré qui conservent l'ordonnancement du plan précédent en 20 compagnies de 200 hommes pour les ailes et mille hommes dans le bataillon central. On retrouve bien entendu les compagnies du Serpent, du Moineau, du Nuage et du Vent aux extrémités pour le premier et sur les angles pour le second. Ainsi quel que soit le côté attaqué, celui-ci dispose, outre une force d'attaque de quatre compagnies (8 000 hommes), de deux compagnies annexes, une pour la défense et l'autre pour contourner l'ennemi. Ainsi, une armée en bataille est comme un serpent, si on le frappe à la tête, la queue se replie pour lui porter secours et inversement.

Au cours de la bataille de constantes manœuvres détournent l'attention de l'ennemi et permettent des opérations Ch'i sur ses arrières et sur ses flans en profondeur. Comme nous venons de le voir dans le plan de bataille dit du Thai Cuc, l'armée est divisée en deux compagnies symétriques à un axe central, mais antagonistes l'une envers l'autre, mais derrière la matérialité de ces compagnies, ce sont les mondes de la Terre et du Ciel regroupant chacun les éléments les constituants qui sont représentés. Ils constituent les éléments tactiques du général, la force normale, directe, dite Cheng et la force extraordinaire, indirecte, dite Ch'i qui ont une action combinée et dont les effets se répercutent de l'une sur l'autre. Si le Cheng et le Ch'i se retrouvent dans l'opposition du Ciel et de la Terre, ils résident également au sein de chaque ensemble. Par exemple, chaque compagnie de l'élément Terre a une prédisposition dans le combat par rapport aux autres, tout en se complétant dans la bataille. Ainsi, nous pouvons définir le Cheng comme un élément de fixation (le Tigre, Principe Mâle, Soleil, Lune, Principe Femelle, Dragon) et le Ch'i comme un élément destiné à prendre l'ennemi de flanc et à l'encercler (Moineau, Vent, Serpent, Nuage) ou encore comme élément de diversion et élément d'intervention décisive, respectivement. Leurs coups sont en corrélation. Le Cheng et le Ch'i sont comparables à deux anneaux entrelacés (32). Qui peut dire où commence l'un et où finit l'autre ? Leur interchangeabilité offre une gamme infinie de possibilités. Les fonctions du Cheng peuvent se muer en fonctions Ch'i et vice-versa Nous pouvons donc redéfinir une attaque Ch'i comme étant celle qui s'effectue lorsqu'une solution rapide est possible dans un secteur où les défenses de l'ennemi présentent des failles et des brèches. La diversion revêt une importance considérable et les transmissions de l'adversaire deviennent par conséquent, un objectif primordial.

L'organisation décrite ci-dessus donnait une souplesse considérable dans les formations de marche tandis que l'articulation des divers éléments rendait possible un déploiement rapide approprié au combat. Mais quoi qu'il en soit, comme le dit lui-même Dampier(33), l'armée viêtnamienne connut assez rarement de bataille rangée aux 18ème et 19ème siècles, se limitant à des escarmouches avec ses ennemis.

 

La bataille de Nhu Nguyêt en 1077
par Nicolas MICALLEF

 http://www.net4war.com/e-revue/dossiers/vietnamxix/bataillesnhu01.htm

La première bataille de Nhu Nguyêt en 1077, était la conséquence évidente du contexte politique pour les contemporains de l'époque. Cela faisait seulement cent trente huit ans que le Viêt-Nam s'était libéré du joug millénaire chinois (-111 ; 939), grâce au soulèvement de Ngô Quyên et à l'effondrement de la dynastie chinoise des T'ang en 939 après Jésus-Christ. Depuis ce jour, la nouvelle dynastie chinoise des Song (1) n'avait cessé d'affirmer sa volonté de reconquérir le Viêt-Nam. Elle s'y était essayé par deux fois aux 10ème et 11ème siècles et avait abouti à la défaite de 981, où son armée avait été mise en déroute par le stratège viêtnamien Lê Hoan. Dans la deuxième moitié du 11ème siècle, la dynastie des Song connaît de graves difficultés, qu'elles soient internes avec l'intensification des contradictions de classes et l'éclatement de nombreuses révoltes paysannes, ou externes, avec le conflit permanent l'opposant aux deux Etats du Nord et du Nord-Ouest, le Lieu et le Ha, qui lui avait coûté la perte de nombreux hommes et de quelques territoires. C'est ainsi que lorsque le nouvel empereur Song Tsan Tong monte sur le trône en 1068, celui-ci décide tout naturellement de conquérir le Viêt-Nam, autant pour se venger de sa résistance et de l'affront subi, que pour affirmer la puissance de son empire et étendre son prestige national et international vis à vis des Etats Lieu et Ha. En outre cette décision coïncide avec une conjoncture de faiblesse politique au Viêt-Nam, puisque l'année 1072 voit la mort du roi Ly Thanh Thong, remplacé par son fils de sept ans Ly Nhan Tong, placé sous l'égide du premier ministre de l'époque, Ly Thuong Kiêt (2).

Le rapport des forces est éloquent et témoigne en faveur des Chinois, pourtant en position difficile de par le contexte politique, ces-derniers ne pouvaient en effet amasser une puissante armée au Sud de leur empire sans réduire leurs forces de défense du Nord et du Nord-Ouest, constituant ainsi pour les Etats Lieu et Ha, une proie facile. Ainsi, le plan d'attaque du général chinois Quach Quy assisté de son aide de camp le général Thieu Thiêt, ne pouvait se résumer qu'en une attaque éclair (3) sur le Viêt-Nam, avec pour objectif principal la prise de la capitale Thang-Long et la destruction de toute résistance au moyen des forces de la cavalerie et de l'infanterie. Ce plan d'attaque basé sur la maîtrise du combat conventionnel et la puissance de l'armée chinoise constituera toujours le fer de lance des différentes dynasties contre le Viêt-Nam, dont la faiblesse numérique ne faisait aucun doute. En effet, un général chinois ne pouvait réagir autrement que par cette stratégie, où il savait qu'il serait vainqueur d'une guerre conventionnelle se résumant en une série de batailles en lignes successives, car si l'ennemi voulait le détruire, la seule solution était un affrontement directe.
1. Dynastie Chinoise des Song (960 - 1126).

2. Ly Thuong Kiêt (1019 - 1105).

3. Le "blitzkrieg" est la stratégie d'attaque éclair basée sur l'utilisation conjointe de l'aviation et des blindés, développée par les Allemands dans l'entre-deux-guerres (1919-1939). Dans le cas présent, elle définit une stratégie d'attaque basée sur la rapidité et sur la mobilité des moyens a disposition.

 

Sûr de ce principe, Quach Quy amassa de 1068 à 1076, une formidable armée de 100.000 hommes, 10.000 chevaux et 200.000 convoyeurs sur la frontière Nord-Est du Viêt-Nam, soit près de 300.000 hommes dont 100.000 fortement aguerris, auxquels il faut ajouter les marins de la flotte composés essentiellement de pêcheurs côtiers du Kwang-Tung et enrôlés de force (1). Hormis une infanterie, une cavalerie et une flotte de soutien puissante, cette armée comprenait un corps de poliorcétique (2) avec des lances-pierres et des fusées incendiaires contre les casernements adverses. C'est à dire une force d'attaque en tous points supérieure aux 60.000 hommes de l'armée viêtnamienne, troupes royales et troupes provinciales confondues. A cette époque, l'organisation de l'armée était semblable à celle du 19ème siècle, l'armée se répartissait entre les troupes royales allouées à la défense de la capitale et les troupes régionales ou les armées privées des grands seigneurs et des chefs montagnards mobilisables par le roi. L'armée était composée de l'infanterie, de la cavalerie, des éléphants, d'un corps de catapultes et d'une flotte de 20.000 hommes et 400 jonques, son approvisionnement était assuré par le service militaire obligatoire de deux ans, pour les hommes de 18 à 60 ans, tandis que les plus de vingt ans étaient inscrits sur un registre militaire.

Ce jeune pays qu'est le Dai-Viêt de 1077, ne pouvait opposer une armée conséquente à la force chinoise, de par sa limitation territoriale au Nord avec la Chine, au Sud avec le Champa et à l'Ouest avec les royaumes du Ai Lao et Khmer, qui induit donc une faible population, des ressources vivrières faibles voire suffisantes et une armée semi-professionnelle : "une armée de paysans-soldats".

Au courant de cette réalité, Quach Quy élabora un plan d'attaque basé sur la puissance de destruction de son armée où celle-ci, comparable à un rouleau compresseur, devait submerger et annihiler toute résistance. D'après son plan, l'infanterie et la cavalerie massées depuis huit ans à Ung Chau, devaient envahir le Viêt-Nam du Nord-est, ceci en coordination avec la flotte, qui partant des estuaires Kham et Liem, devait traverser la mer pour pénétrer dans l'embouchure du Bach-Dang et servir ainsi de soutien à l'armée terrestre. Mais c'était sans compter sur l'esprit d'initiative du stratège militaire Ly Thuong Kiêt qui, fort de sa connaissance du terrain décida d'opposer à la force conventionnelle chinoise, la force extraordinaire et indirecte propre à une armée qui tire son jeu du terrain et de sa mobilité. De façon à tirer parti au mieux de la géographie du territoire, Ly Thuong Kiêt divisa son armée en trois, tout en plaçant sa flotte commandée par les princes Hoang Chan et Chieu Van sur l'important nœud fluvial Van Xuan (3) avec pour mission l'arrêt de la flotte chinoise et le soutien des contre-attaques terrestres sur le fleuve Cau, il confia la défense de la région montagneuse et frontalière du Nord-est délimitée au Sud par le fleuve Cau, aux troupes des peuplades montagnardes Tay-Nung s'élevant à 20.000 hommes. Cette force d'avant-garde avait la mission de harceler et de désorganiser les arrières de l'armée chinoise par l'emploi des tactiques de la guérilla. Dans le même temps, Ly Thuong Kiêt concentra le reste de ses forces (essentiellement composées par le peuple des plaines, c'est à dire les Viêts) sur la rive sud du fleuve Cau qui coupe toute route allant du Kwang-Tsi à Thang-Long, et ceci, face aux deux embarcadères principaux menant à la capitale, celui de Nhu Nguyêt et de Thi-Cau (Dap-Cau).

1. Collectif, Nos traditions militaires, Op. cit., p. 13.

2. La poliorcétique est une invention de l'antiquité grecque et définit l'art d'assiéger les villes.

3. Van Xuan était une position de première importance stratégique car elle desservait le réseau fluvial de la région du Nord-Est, via les fleuves Luc-Nam, Thuong, Cau et Duong qui mènent à Thang-Long et les fleuves Bach Dang et Thai Binh qui mènent à la mer.

 

 

 

L'objectif de Ly Thuong Kiêt était de protéger la route de la capitale en maintenant et en contenant l'armée Song sur la rive nord, c'est à dire sur un territoire montagneux où il lui serait difficile de s'approvisionner mais aussi de se déplacer. Ainsi dans le but de conforter sa position, Ly Thuong Kiêt double la puissance d'arrêt du fleuve en édifiant sur la rive sud, un rempart de terre renforcé par des pieux de bambous (voir croquis) assemblés en palissades de plusieurs couches, tandis que sous l'eau, étaient installés des traquenards et des fosses à pals. Ly Thuong Kiêt et son armée n'avaient plus qu'à attendre l'armée chinoise qui entra au Viêt-Nam à la fin de l'année 1076, suivie de ses milliers de convoyeurs.

Dès son entrée au Viêt-Nam le 8 janvier 1077, le plan de "guerre-éclair " de Quach Quy fut contrarié par les offensives de harcèlement des troupes montagnardes et surtout, par l'offensive maritime viêtnamienne qui arrêta à Vinh An la flotte Song, celle-ci n'ayant pour autre recours que de jeter l'ancre dans le couloir de Dong Khen et d'attendre des nouvelles de l'armée terrestre. Ralentie par les attaques incessantes des montagnards, ce n'est que le 18 janvier 1077 (1) que les troupes Song atteignent la rive nord du fleuve Cau, constatant l'absence de la flotte et l'existence de fortifications de défense sur la rive opposée. Dans l'objectif d'attendre la flotte et de préparer la traversée du fleuve pour atteindre la capitale de Thang-Long, Quach Quy décide d'installer son camps sur la rive nord mais au lieu d'éparpiller ses forces, il divise son armée en deux blocs face aux deux embarcadères principaux sur un front de trente kilomètres. Le campement du général en chef Quach Quy faisait face à l'embarcadère de Thi Cau, tandis que celui du général en second Thieu Thiêt faisait face à celui de Nhu Nguyêt où était positionné le quartier général de Ly Thuong Kiêt. Néanmoins, afin de prévenir toute attaque surprise de l'ennemi et de manière à assurer un bonne liaison entre les deux blocs, Quach Quy avait placé à quinze kilomètres des deux parties un petit campement adverse.

Dans le but d'éviter une guerre de position interminable qui serait néfaste pour la santé économique du pays, Ly Thuong Kiêt prit le parti de provoquer l'ennemi par une retraite déguisée de ses troupes au niveau de Thi Cau. A la vue du vide s'ensuivant, le général chinois Mieu Ly annonça la fuite des troupes adverses et, obtenant l'accord du général en chef Quach Quy, traversa avec ses troupes d'élites le fleuve. Mal lui en prit puisqu'il tomba dans une embuscade à six kilomètres du fleuve, sur un terrain ascendant, boisé et marécageux où il fut mis en pièce. Ainsi par cette tactique, Ly Thuong Kiêt portait un coup capital à l'armée adverse en lui enlevant l'une de ses troupes de choc et en la contraignant à demeurer sur ses positions. Suite à une seconde offensive lancée par Quach Quy qui se termina par le massacre de milliers de Chinois devant les palissades de bambou, plongeant l'armée chinoise, d'autant plus incommodée par les premières chaleurs de l'été tropical, dans l'adversité et l'amertume la plus totale, Ly Thuong Kiêt choisit de lancer à cet instant "charnière" sa contre-offensive décisive.

1. Il fallait en effet de trois à quatre semaines pour parcourir le trajet menat de la Chine à la capitale viêtnamienne de Thang-Long

 

Mobilisant toutes ses forces, Ly Thuong Kiêt, de manière à accentuer le désarroi de l'armée adverse, lance ses troupes montagnardes dans une phase de harcèlement intensive des arrières chinois qui aboutit à la perte de 180 000 convoyeurs et à l'arrêt du ravitaillement. Parallèlement, et en coordination avec cette action, il lance deux attaques simultanées de destruction, de nuit, contre les deux campements chinois : une attaque de diversion menée du fleuve par les 20 000 hommes de la flotte contre le quartier général de Quach Quy qui se conclut par de lourdes pertes des deux côtés (1) et, une attaque d'envergure menée par le gros des forces terrestres de Ly Thuong Kiêt contre le campement de Thieu Thiêt. Celui-ci était en effet dépourvu de structures de défense et venait d'être délesté d'une partie de ses forces, envoyées en renforts au camp de Quach Quy. Prises au dépourvu par l'initiative de Ly Thuong Kiêt, les troupes Song n'arrivèrent pas à s'organiser et la moitié des effectifs périrent. Ainsi en une nuit, Ly Thuong Kiêt donna le coup mortel au plan d'attaque des Song, détruisant en une nuit près de 24.000 hommes. Confiant dans sa victoire inéluctable, Ly Thuong Kiêt pour éviter une guerre interminable choisit le parti de la conciliation politique qui sera toujours le même au cours des conflits à venir : c'est à dire la reconnaissance de l'autorité chinoise par le Viêt-Nam via le versement d'un tribut annuel et parallèlement, la reconnaissance de l'indépendance du pays par la Chine via l'agrément des nouveaux empereurs. Une telle conciliation permit à la dynastie Song de sauver la face au niveau international et de conclure une guerre éprouvante qui lui avait coûté la perte de 80.000 hommes de troupes et de 120.000 convoyeurs sur les 300.000 que comptait l'armée d'invasion.

Cette victoire est le fait de l'utilisation conjointe des forces permanentes groupées sur la rive sud du fleuve Cau et des forces armées populaires, massées dans les arrières de l'ennemi qui ont contribué à sa désorganisation, c'est à dire la stratégie de guerre totale.
La conclusion nous est fournit par le général Vo Nguyên Giap : "Ainsi apparut déjà, dès cette époque la coordination de combat entre la grande armée et les forces régionales créant une position stratégique d'attaque de l'ennemi à la fois de front et de revers. Cette coordination d'action était un trait original de l'art militaire d'un petit peuple s'opposant à la guerre d'agression d'un ennemi puissant" (2).

1. Les deux princes Hoang Chan et Chieu Van qui commandaient la flotte de guerre viêtnamienne.

2. Vo Nguyên Giap, Armement des masses révolutionnaires, édification de l'armée du peuple, Editions en langues étrangères, Hanoi, 1974.

 




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